jeudi 10 mars 2016

L'histoire de… "Yesterday" (The Beatles, 1965)



Une nouvelle page de l'histoire des Beatles s'est tournée… George Martin, producteur et "conseiller magique" des quatre de Liverpool s'en est allé rejoindre John, l'autre George et quelques autres qui ont contribué à l'histoire du groupe mythique.

Faisant partie de ces personnes que les médias ont appelé "le cinquième Beatles" avec, notamment, Brian Epstein, Neil Aspinall, Billy Preston, Derek Taylor ou encore, dans une certaine mesure, Eric Clapton, il est effectivement un des responsables du succès de la carrière des Beatles.

Le 13 février 1962, il accepte de rencontrer Brian Epstein, le manager de ce groupe de gamins musiciens refusé récemment par Decca Records. Convaincu par les voix de Lennon et McCartney, il est cependant plus sceptique quant au potentiel musical du groupe. Le duo se revoit quelques mois plus tard et l'enthousiasme du manager est tel que Martin accepte d'offrir un contrat au groupe avant même de les avoir vus ou entendus jouer. L'histoire de ce fameux "contrat" négocié le 9 mai 1962 pourrait d'ailleurs faire lui-même l'objet d'une prochaine chronique à lui seul…

Yesterday fait partie des titres de Help!, cinquième album du groupe, sorti en août 1965. La "vie" de Yesterday ne s'annonçait au départ pas comme un long fleuve tranquille …
La chanson naît un matin quand McCartney cavale vers un piano pour y jouer la mélodie qu'il a entendue dans le rêve qu'il vient de faire. Pas persuadé pour un sou que la création de chansons se fasse de cette façon, il craint de se faire attaquer en justice pour avoir plagié une mélodie déjà entendue que son cerveau lui a renvoyé en rêve. Il teste la mélodie en la jouant à d'autres personnes qui le rassurent en lui disant ne jamais avoir entendu celle-ci auparavant.

Paul continue à travailler la mélodie et son entourage direct découvre le côté ultra-hyper-supra-méga perfectionniste du bassiste. Lors du tournage du film Help!, il travaille constamment la mélodie sur le piano présent sur le plateau au point de rendre Richard Lester, le réalisateur, complètement dingue. Ce dernier éclate dans une colère noire, somme McCartney de finir sa chanson illico-presto sous peine de voir le piano disparaître du lieu de tournage. Finalement, la mouture finale du titre verra le jour en mai 1965 et son titre de travail Scrambled Eggs (œufs brouillés) deviendra le Yesterday que l'on connait aujourd'hui. Là où il fallait quelques heures au tandem McCa-Lennon pour finaliser une chanson, Yesterday volera à Paul un nombre incalculable de journées de son existence. Un comble pour une chanson née durant une nuit noire.

Des heures de persévérance pour arriver à quelque chose dont on est fier ne veulent pas forcément dire que c'est d'office un succès acquis. En effet, quand Paul présente sa chanson aux trois autres Beatles, ils ne sont pas convaincus et ne se "voient" pas jouer la chanson. Le bassiste fera même l'objet de taquineries du trio qui sera fort désolé de ne plus pouvoir ironiser sur le titre provisoire de la chanson une fois que le Yesterday deviendra définitif.
Même s'ils ne sont pas emballés, ils suggèrent à Paul de la chanter en solo. La chanson ne remportera pas pour autant non plus un franc succès auprès des exécutifs de leur maison de disques mais j'y reviendrai plus loin.

Arrive la "touche" George Martin. Celle qui fait que, même si John Lennon l'a parfois dénigré par la suite, on est obligé de reconnaitre que l'apport et les idées du producteur ont donné un "plus" à certains titres du groupe mythique. Il va sortir les Fab Four de leur zone de confort en changeant la line up habituelle : au lieu des quatre instruments classiques du groupe (batterie, basse, guitare et guitare rythmique), il propose à McCartney d'ajouter un quatuor cordes. D'abord effrayé par l'idée, Paul accepte toutefois de faire un essai.

Le 14 juin, à l'aube de ses 23 ans, Paul McCartney enregistre d'abord ses parties voix et guitare, armé d'une Epiphone Texan acoustique (modèle qu'il utilise encore aujourd'hui lors de ses concerts pour la jouer), en deux prises uniquement. Prises directes.
Trois jours plus tard, le quatuor cordes débarque aux Studios Abbey Road pour y enregistrer sa partition et le mixage est effectué le lendemain. Yesterday devient ainsi la première chanson où les Beatles font appel des musiciens extérieurs pour donner une valeur ajoutée à un de leurs titres.

Bien que son auteur-compositeur soit emballé par le résultat final, la chanson va subir de nouveaux coups du sort. En effet, celle-ci semble plus être un projet solo de McCartney qu'un véritable produit des Beatles. Premier souci. Lorsque Martin le signalera à Epstein en lui demandant si le morceau ne doit pas être sorti sous le nom de McCartney, celui-ci réplique gentiment en disant qu'on ne sépare pas les Beatles.
Le style de la chanson diffère également de tout ce que les Beatles ont fait jusque-là. Second souci.
EMI, leur maison de disque anglaise, refuse donc de sortir la chanson en single, de peur de troubler le fan base des Fab Four. La pression se faisant moins sentir de l'autre côté de l'océan, Capitol, leur label américain, sort Yesterday en septembre 1965. Elle explosera quelques records au passage. EMI ne se sent pas pour autant plus en confiance suite au succès outre-Atlantique : Yesterday ne sera disponible en single en Angleterre qu'en… mars 1976, soit presque 10 ans après sa sortie initiale.

Et pourtant…

A ce jour, ce titre est encore aux Etats-Unis la chanson britannique la plus diffusée de tous les temps avec… 7 millions de passage dans les différents médias.
Cinquante ans après sa naissance, Yesterday a permis à McCartney d'engranger à elle seule un peu plus de… 25 millions d'Euros.
Il est également impossible de comptabiliser le nombre d'artistes qui ont repris Yesterday sur scène ou sur un album : Marvin Gaye, Frank Sinatra, Ray Charles, Marianne Faithfull, Elvis Presley ou encore, plus récemment, Adam Levine de Maroon 5 en font partie. Et combien d'autres gens ne l'ont pas chantée ou fredonnée? Des comme vous et moi, par exemple?
Tout comme son propriétaire qui n'oublie jamais de l'inclure dans sa setlist quand il repart sur les routes. Comme par exemple, en juin 2008, chez lui, à Liverpool. Quarante ans plus tard, Paul a un peu changé, sa voix aussi mais… la magie de Yesterday reste complètement intacte. Et le public la "vit" toujours aussi fort.


Finalement… C'est pas mal pour une chanson en laquelle peu de personnes, mis à part "papa Paul" et "Parrain George", ont cru, nan?
Finalement… C'est pas mal non plus pour un enregistrement qui contient une faille sonore, d'ailleurs… Quoi? Pourquoi j'écris ça?
Attendez… Prenez un casque, mettez-le sur vos oreilles et je vous garantis qu'après avoir lu les lignes qui suivent, vous n'écouterez plus jamais Yesterday de la même façon. Lancez la chanson, celle de l'album, en poussant un peu le volume. A la 19e seconde, au moment où McCartney dit believe, entendez-vous ce petit son qui n'a rien à faire là? On ne sait toujours pas s'il s'agissait d'une porte, d'un musicien qui a bougé sur son siège mais on entend clairement un grincement.
Les productions des années soixante n'étaient pas ce qu'elles sont aujourd'hui, c’est-à-dire ultra lisses et hyper travaillées. Elles étaient soignées, certes, mais les techniques et moyens d'enregistrement étaient différents. On retrouve donc parfois, dans certains morceaux de cette époque, des petites failles telles que celle-ci. Et pourtant… à mes yeux, elles donnent aux chansons ce caractère unique et particulier qui me plait tant. Qui les rend si belles. Pour toujours.

Et finalement, George Martin, avec sa casquette de producteur et d'arrangeur en est aussi un peu – bien que malgré lui – responsable. Son apport dans l'univers musical britannique, et pas uniquement celui des Beatles, reste inestimable : preuve en sont ses 6 Grammys et… et oui, une nomination à l'Oscar en 1965 pour son travail sur le film A Hard Day's Night.

Si cette nuit du 8 mai, Paul rêvait peut-être d'une nouvelle mélodie qui pourrait devenir un futur hit, George n'allait pas pouvoir être au rendez-vous le lendemain matin lorsqu'il l’appellerait pour lui dire "Bon, on r'met ça?". Dju… y a des jours où on aimerait bien revenir à… Yesterday.

Dis, George… merci. Et dis bonjour à la bande là-haut.

Et allez, pour finir… Bien que peu appréciée de ses complices musicaux au départ, cela ne les empêchera de finalement trouver leur place au sein de la chanson, en lui donnant encore une nouvelle dimension.